Le randonneur bleu (2)

Je me souviens d’une petite blonde qui ne me laissait pas indifférent et venait au lycée en vélo. J’adoptai alors également le deux roues pour m’y rendre et lui faire un brin de conduite après les cours.

Ma mère ne fut pas sans s’étonner que je prisse mon vélo pour me rendre en classe alors que nous habitions à cinq cents mètres de l’établissement.

Non, en fait mère ne s’étonna pas que je prisse. C’était plutôt la mère de Marcel qui parlait à l’imparfait du subjonctif. D’ailleurs tous dans la famille maniaient l’imparfait du subjonctif avec une aisance déconcertante, Marcel le premier.

Fils unique, il était couvé par sa mère et sa grand-mère qui habitait avec eux. Sa bonne, venait l’amener et le chercher tous les jours en 2 CV. J’ai longtemps cru que c’était sa mère, ce n’est qu’un jour que je lui disais qu’elle l’attendait depuis longtemps qu’il m’informa de l’identité de sa conductrice.

Enfant chétif, éternel dispensé d’éducation physique, il était vite devenu, sinon le souffre-douleur, au moins la victime privilégiée de certaines facéties. Régulièrement, il se faisait subtiliser les madeleines que lui confectionnait une de ses tantes et, sauf s’il en mangeait chez lui, il ne devait pas vraiment en connaître le goût.

Son érudition avait réussi à lui attirer la sympathie de quelques filles potaches, au premier rang desquelles une certaine Gilberte qui le menait quand même par bout du nez.

En terminale, il tomba raide dingue amoureux d’une fille de caractère qu’il avait rencontré à la plage. Autant Marcel était du genre languide, autant Albertine, ainsi s’appelait-elle, était vive et délurée. Marcel ne savait pas comment se faire bien voir d’Albertine.

Il eut bien aimé faire du vélo avec Albertine et ses amies mais, avec ses mollets épais comme des allumettes, il n’eut pas tenu la distance. Il s’était donc tourné vers un domaine dans lequel il excellait, l’écriture. Il avait commis un texte dans le journal du lycée où il était question de jeunes filles en fleur et de bicyclettes. En fait de texte c’était plutôt un extrait car le comité de rédaction de la revue n’avait pas cru bon d’en augmenter la pagination pour permettre l’édition complète. J’en ai gardé un exemplaire que je relis de temps en temps en aspirant un grand coup avant de commencer, faute de quoi l’asphyxie vous guette à la fin de la phrase

« Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de chacune, que j’ignorais) autour de la grande qui avait sauté par dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l’horizon de la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d’une autre, au visage blanc comme un oeuf dans lequel un petit nez faisait un arc de cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très jeunes gens; d’une autre encore, grande, couverte d’une pèlerine (qui lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure élégante que l’explication qui se présentait à l’esprit était que cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de l’élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu’il leur fût absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue que de petites gens eussent jugée trop modeste); d’une fille aux yeux brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir, enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement de hanches si dégingandé, un air et employant des termes d’argot si voyous et criés si fort, quand je passai auprès d’elle (parmi lesquels je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie») qu’abandonnant l’hypothèse que la pèlerine de sa camarade m’avait fait échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de mes suppositions, ne figurait celle qu’elles eussent pu être vertueuses. A première vue — dans la manière dont elles se regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues mates, — j’avais compris qu’elles ne l’étaient pas. »

L’effet n’avait pas été celui escompté car Albertine, qui crut se reconnaître dans cette description, n’avait pas apprécié les appréciations peu flatteuses portées sur ses formes et sa vertu.

Avec cet écrit, Marcel ne s’était pas fait non plus des amis chez les amoureux de la petite reine à qui n’avait pas échappé le caractère condescendant de l’expression « la population qui fréquente les vélodromes ». Suite à cette parution, il mangea encore moins de madeleines que d’habitude et dut même obtenir de sa tante qu’elle doublât son approvisionnement sous peine d’encourir des brimades plus musclées.

Il était au bord de la dépression quand survint un événement qui changea le cours de ses amours et de son existence. Alors qu’il s’en retournait chez lui en voiture, il dépassa Albertine qui avait crevé. Il n’eut pas de peine à obtenir de Françoise qu’elle s’arrêtât et, avec l’aide de la forte femme, le vélo fut casé tant bien que mal dans le coffre de la 2C et Albertine reconduite chez elle. Celle-ci lui sut gré de son geste mais surtout Marcel entrevit alors le moyen de gagner les faveurs de cette dernière et de ses amies.

A défaut de pouvoir les accompagner dans leurs équipées, sans doute pouvait-il y participer indirectement en entretenant les vélos de la joyeuse bande de copines. D’un naturel appliqué, Marcel n’eut pas de mal, à l’aide de deux ou trois ouvrages didactiques, à acquérir les savoirs nécessaires à l’entretien de base d’un vélo.

Il rencontra un succès certain dans cette entreprise et, tous les mercredis après-midi, il accueillait dans le garage paternel les demoiselles du lycée en panne de cycle. Cet engouement pour la mécanique s’il lui conféra une popularité certaine dans la gente féminine ne fut pas sans entraîner des discussions houleuses avec sa mère qui aurait préféré qu’il consacrât plus de temps à ses études. Mais Marcel tint bon et il devint aussi bon en mécanique qu’il ne l’était dans les matières scolaires, apportant d’ailleurs ici et là des améliorations aux engins qui étaient confiés à ses soins.

Je le perdis de vue assez vite après le bac, Marcel ayant intégré une prépa dans un grand lycée parisien.

Ce n’est que récemment que je retrouvai sa trace dans une revue cyclotouriste présentant un des derniers modèles de sa création. De façon inattendue, Marcel s’est lancé dans la fabrication artisanale de vélos haut de gamme. Il s’est installé à Combray, une petite bourgade de province, et manifestement Albertine a disparu de son existence puisque l’article précisait qu’il s’était marié avec Paulette, la fille du facteur.

Le randonneur bleu

Récent lecteur de la revue Cyclotourisme édité par la FFCT, j’ai constaté que les vélos dédiés à la randonnée cyclotouriste étaient appelés « randonneuses ». Rien de choquant à première vue si ce n’est l’emploi du féminin auquel je n’étais pas habitué, parlant plus volontiers de « randonneur ».

Je n’ai pas plus d’avis sur le sexe des cycles que je n’en ai sur celui des anges et suis donc disposé à utiliser l’une ou l’autre appellation. La logique voudrait que l’on appelât les vélocipèdes de randonnée des randonneurs et les bicyclettes de randonnée des randonneuses Mais il existe suffisamment de termes génériques du genre masculin pour accepter que ce soit l’inverse dans le cas présent.

J’ai cependant du mal à abandonner le masculin que j’emploie depuis mes jeunes années. A l’époque, le milieu des années 60, on parlait de randonneur. Je l’écrivais d’ailleurs mentalement « rang d’honneur ». Pour le jeune urbain que j’étais, le mot randonnée ne faisait sans doute pas partie du vocabulaire courant. Mais peut-être cela traduisait-il inconsciemment une dimension plus symbolique. Car le randonneur c’était un vélo de « grand ». Rouler en randonneur,  c’était quitter l’enfance, un rite de passage en quelque sorte qui justifiait qu’on y associât une notion de mérite (rang) et d’honneur.

J’ai néanmoins fini par comprendre ce qu’il en était sans que cela ne ternît l’image que j’en avais.

C’est pour ma première communion que je reçus mon premier randonneur, un magnifique vélo bleu de marque Motobécane.

Le randonneur, c’était le début de l’autonomie, des balades en dehors des environs immédiats de l’appartement. Il fallut négocier dur pour obtenir d’aller à la piscine, distante de quelques kilomètres, en vélo.

Je me souviens, avec des sueurs froides rétrospectives, des courses contre la montre que nous organisions l’été dans le quartier, au mépris complet des priorités à droite et du code de la route en général. C’est une grande chance qu’aucun d’entre nous n’ait été d’accidenté, même si la circulation automobile n’était pas aussi intense qu’aujourd’hui.

Le randonneur, ce fut également de nombreuses heures passées à le transformer ou à le réparer. Il était alors très chic de retourner son guidon vers le haut, lui donnant des allures de cornes de taureau. Ou de fixer sur les haubans des morceaux de carton qui, frottant contre les rayons, produisaient un bruit de moteur.

Notre vie commune s’est achevée dans le garage à vélo de la fac où je l’avais laissé fort imprudemment sans antivol. J’ai reconnu le garde boue arrière sur le vélo d’un congénère sans pouvoir formellement prouver le délit. Mais je l’avais suffisamment bricolé pour repérer les particularités du feu arrière.

Se vêtir à vélo (2)

Je concluais un premier article sur le thème de l’habillement du cycliste par un constat d’échec. Par grand froid, j’avais toujours mes petites mimines gelées, limite bâtonnets de poisson surgelés. Manifestement, les gants vendus comme « d’hiver » dans une grande surface spécialisée dans les articles sportifs ne l’étaient que sous des latitudes plus méridionales. Dès que l’on approche du zéro et pour peu qu’il y ait du vent, le froid pénètre, ce malgré un paire de gants de soie en sus. Avant d’investir dans une nouvelle paire plus adaptée au septentrion, j’ai essayé les gants de ski. J’y avais déjà pensé mais renoncé craignant qu’ils fussent peu ergonomiques et peu seyants. Car à quoi bon enfiler des cuissards moulants pour se retrouver avec des mains de yeti. J’imaginais les commentaires : « Eh, Mickey à vélo ».

Bien m’en a pris de dépasser cette futile appréhension. C’est le bonheur!!!

Le vent reste à la porte, les manchettes recouvrent le poignet du blouson, le sytème de serrage et déserrage permet de les ôter et de les remettre facilement et, enfin, la lanière les laisse attachés au poignet sans se demander à chaque fois comment ne pas les faire tomber. Ces deux dernières caractéristiques sont très pratiques pour le cycliste photographe. La seconde demande néanmoins un peu d’attention lors des haltes pipi (je parle pour les messieurs bien sûr, pour les dames je ne sais pas).

Mes craintes esthétiques et pratiques se sont révélées infondées, pas de problème pour changer de vitesse ou freiner.

A conseiller donc. Il ne me reste plus qu’à parfaire l’isolation des pieds. J’y réfléchis sans attendre

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Malgré leur petit air penché et les cheveux en bataille en ce début d’année, il s’agit bien de saules tétards et non de saules fêtards

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Deux autres moins penchés

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A l’horizon, le Mont Kemmel

1er janvier 2010

 

Les illusions printanières sont loin en ce 1er janvier. Le ciel est bas et le froid mordant.

Les Pères Noël se disent qu’ils tiennent le bon bout et qu’ils ont bientôt fini de se cailler les miches et autre chose, accrochés depuis plus d’un mois aux façades ou toitures par leurs échelles de corde. Ce soir ou dimanche au plus tard, ils regagneront leurs boîtes pour enfin roupiller au chaud pendant onze mois. Enfin, c’est la vision optimiste des choses. Peut-être, passée la période de récupération, se morfondent-ils à écouter les boules du sapin de noël ressasser sans fin les histoires du dernier réveillon. Drôle de vie que celle de Père Noël de façade. La précarité au travail épargne peu de monde.

C’est conscient du privilège de pouvoir sans crainte avoir froid en faisant du vélo, que je m’engage sur les berges de la Deûle. Promeneurs, coureurs et cyclistes sont relativement nombreux pour un premier de l’an. Mais leur nombre est sans comparaison avec celui des volatiles aquatiques qui abondent sur les berges et sur l’onde. Cygnes, mouettes, hérons, canards, poules d’eau foisonnent. Je crois même identifier des cormorans.

Assez vite le plafond nuageux se déchire et c’est sous le soleil que je poursuis la balade.

J’ai déjà évoqué ce parcours mais j’engage à nouveau les petites (et grandes) familles, dès les frimas passés, à enfourcher leurs bicyclettes pour emprunter les berges de la Deûle et de la Lys. Accessible partir de nombreuses agglomérations le cheminement le long des berges de ces deux cours d’eau procure de nombreux avantages.

Hormis quelques passages en agglomération, la progression se fait sur des voies vertes.

L’alternance de la ville et de la campagne offre des paysages variés : industriels parfois décadents au sortir de Lille et de Saint-André, champêtres le plus souvent.La faune aquatique est abondante.

Enfin, les deux berges étant pour l’essentiel cyclables, des circuits « à la carte » sont imaginables.

A signaler, l’itinéraire balisé intitulé « La Deûle canalisée » qui mixe routes de campagnes et berges fluviales (sur le tronçon Quesnoy-sur-Deûle / Frelinghien). Le topo est téléchargeable sur le site du Comité Départemental du Tourisme : http://www.cdt-nord.fr/fr/guide/randos.aspx

A Deulemont, lieu de la confluence de la Deûle et de la Lys, une éminence permet d’apercevoir le Mont Kemmel et l’église de Messine à la forme caractéristique.

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Ciel plombé en début de matinée

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Début d’éclaircie à Wambrechies

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C’est pas Amsterdam mais ça ressemble quand même à un port

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Bain de soleil sur poutre

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Les arbres effeuillés permettent de voir le Mont Kemmel

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Selon que le regard se porte à droite ou à gauche, ville ou campagne