La crevaison

La crevaison est, pour le cycliste, source d’une réflexion d’une grande richesse qui fait appel à différents domaines de la pensée.

Sans prétendre à l’exhaustivité, j’en identifie au moins trois : les mathématiques, la psychologie, la philosophie.

Les mathématiques tout d’abord avec la question de la fréquence et des probabilités. Celle qu’en effet ne manque pas de se poser le cycliste utilisateur de pneus de 23c, est : vais-je crever aujourd’hui ? Il semble que la crevaison ne suive pas de loi statistique bien établie. Tout au moins n’ai-je pas réussi encore à l’identifier.

Il faut dire que le passage du randonneur au vélo de course s’est accompagné pour moi d’une série impressionnante de crevaisons : pas moins de dix pendant les cinq cents premiers kilomètres. J’en étais parvenu au point où je m’apprêtais à retrouver mon vieux randonneur Raleigh. Et puis, sans savoir pourquoi, la fréquence a diminué. Troublant.

Bien sûr les esprits forts auront tôt-fait d’avancer qu’il devait rester, inséré dans le pneu, un corps étranger source des crevaisons à répétition. N’étant pas complètement novice dans le cyclotourisme, j’ai tout de suite examiné scrupuleusement mon pneu, sans rien trouver.

D’autres avanceront l’effet d’expérience. Il est certain qu’à crever trop souvent on regarde à deux fois où l’on pose ses pneus, on évite certains bas-côtés où quelques fêtards avinés tendent à laisser des reliefs tranchants de leurs libations. Mais cela n’explique pas tout.

C’est là que le recours à la psychologie peut apporter un éclairage utile. Et si la crevaison n’était avant tout que le résultat d’un acte inconscient. En d’autres termes, si nous le faisions exprès à l’insu de notre plein gré.

Une anecdote pourrait suffire à emporter la conviction des plus incrédules. Dans un reportage sur une randonnée cyclotouriste, j’avais vu la photo d’un cycliste réparant une crevaison et dont le commentaire mentionnait que, comble de l’infortune, elle s’était produite à un kilomètre de l’arrivée. J’y repensai lors d’une randonnée et ce qui devait arriver arriva (enfin cela se discute), je crevai à un kilomètre de l’arrivée.
On ne peut donc exclure la pulsion secrète qui me fit dévier ma trajectoire pour rouler sur un clou ou un bris de verre entraperçus de façon quasi subliminale.

Coïncidence ou destin ? Car à celui qui refuse l’explication psychologique, que reste-t-il sinon le hasard ou la destinée. Et si les crevaisons et autres incidents étaient inscrits de toute éternité par l’Etre suprême ? Voilà qui ruine les démarches marketing des fabriquants de pneus. A quoi sert-il d’acheter des pneus avec renfort anti-crevaison s’il est inscrit que tel jour à telle heure nous crèverons ? Sauf à se dire que cet achat est un élément constitutif de l’accomplissement de notre destinée.

A ce jeu, la tête me tourne aussi vite que mes roues.

Prudent, c’est donc avec un talisman, des pneus renforcés, une conduite qui privilégie le haut du pavé… et deux chambres à air de réserve que je parcours les routes.