La femme du cycliste

Quel monstre d’ingratitude.

Les coudes posés sur la table de la cuisine, la tête entre les mains, la femme du cycliste regardait leur passé.

A-t-il donc tout oublié ?

Ces kilos de pâtes engloutis des années durant, parce qu’il lui fallait des sucres lents, qui me font ces hanches de jument boulonnaise.

Ces réveils dès potron-minet les dimanches matin, jours de randonnée.

Ces après-midi de juillet, passés sous un soleil de plomb à attendre le passage des coureurs du Tour, finalement à peine entrevus.

Dire que je me faisais un point d’honneur à ce que ses tenues soient toujours propres. Toutes lavées à 30°, sans assouplissant pour garder intactes leurs propriétés «respirantes». Et encore, ça c’était après qu’ils ont mis au point les fonds de cuissard synthétiques. Avant, quand ils étaient en peau de chamois, ils fallait les laver à la main.

Se souvient-il encore des fois où j’ai du aller le chercher en voiture pour un problème de roue ou de dérailleur.

A-t-il seulement réalisé ce que supposait de calcul, de faculté d’anticipation, voire de divination, l’art de tenir le repas prêt à l’heure où il rentrait, l’estomac dans les talons.

Mais non !

Toutes ces attentions, tous ces efforts, effacés d’un coup pour une jeunette de 65 ans dont le seul mérite est de pouvoir encore porter des « cyclistes » moulants et rouler 50 kilomètres le dimanche.

Quel monstre d’ingratitude.